Et puis, je les ai regardés passer
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Un dimanche au triathlon
C’est une habitude.
Tous les ans, depuis quatre ans, tu te retrouves aux manettes de la logistique d’un week-end de triathlon auquel participent tes enfants, leurs amis et la famille. Pour toi, c’est plutôt un marathon logistique.
Tu n’apprécies pas particulièrement ce sport, d’ailleurs, tu ne pratiques pas vraiment de sport. Dire que tu essaies de faire bouger ton corps en y cherchant un peu de plaisir serait plus juste. Tu pourrais même dire que tu n’as jamais aimé le sport. On aurait pu vouloir faire de toi une championne… la mayonnaise n’aurait pas pris.
Peut-être parce qu’on aurait voulu que tu sois championne avant même de vouloir que tu prennes du plaisir à « jouer » et à trouver « à quoi ».
Bref.
Tu ne sais pas comment tu t’es retrouvée propulsée organisatrice de ce week-end en famille et entre amis. Cette année, tu loues les maisons pour quinze. Tu prévois les pique-niques, la répartition dans les maisons, tu gères les aléas.
Tu fais plaisir.
Tes enfants se préparent chez eux une partie de l’année, ils sont prêts et ils sont heureux d’être tous ensemble et de participer.
Tu es là pour la photo d’avant-départ. Presque mécaniquement, tu prends une photo du groupe, tu n’es pas dessus, bien entendu, mais tu es contente à l’idée qu’ils se voient tous ensemble sur la photo ensuite.
Ce n’est pas que tu n’es pas contente d’être là, tu es juste spectatrice et actrice de l’ombre.
C’est dans ces moments-là que tu ne sais plus très bien si tu as eu raison de venir, de t’autoproclamer « organisatrice logistique » dans les faits mais sans le dire et sans même qu’on te l’ait demandé. Parce que tu ne sais pas si, pour toi, tout cela relève davantage du plaisir ou de l’accroissement de ta charge mentale.
Furtivement, cette pensée. Levée à 7 h 30, après une nuit de sommeil courte et saccadée : est-ce que c’est OK, ça ? Ce sacerdoce ? Mais la pensée passe vite. En fait, tu ne te poses pas vraiment la question jusqu’au bout.
Tu fais. Plaisir. Tu t’accroches à ça. Et tu ne cherches pas le tien. Tant pis.
Départ.
Natation. Tu cherches dans la foule les combinaisons des participants que tu connais. Tu essaies tant bien que mal de prendre des photos. Après quatre ans, tu sais que pour la natation, c’est peine perdue et que les photos ne ressemblent à rien. Mais tu fais. Tu réessaies. Ils sont sortis.
Vélo. Tu files au point de passage. Tu prends des photos du départ de tes deux gars, à plusieurs minutes d’écart. Tu essaies aussi de photographier tous les copains.
Allez, tu files au deuxième point vélo et tu guettes les passages. C’est un tracé sans surprise maintenant. Tu sais où te placer, tu pourrais presque le dessiner les yeux fermés. Tu sais où tu pourras les avoir le mieux en photo.
Tu es efficace. Tu sais que dans quelques heures, tu créeras l’album Google pour partager les photos avec tout le monde. La routine. C’est pareil tous les ans. Tu piétines pendant trois heures. Tu suis. Tu calcules. Tu prends des photos. Tu cherches à savoir si tout se passe bien.
Dans cette routine, il y a tout de même une petite lumière : tu sais que tu seras fière de voir leurs efforts de préparation récompensés, mais dans la somme de choses à penser et à faire, tu n’y penses même pas avant l’arrivée.
Alors te voilà à ton spot vélo. Tu attends, l’œil de lynx, appareil photo prêt, ils vont arriver. Qui sera le premier à passer ? Tu attends le maillot bleu et le maillot rose. C’est un peu long, selon tes calculs, d’autres pensent que c’est normal. On regarde l’heure de la photo du départ vélo. On estime. C’est long quand même. Il fait chaud. Tu es en plein soleil.

Et tout à coup, tu les aperçois. Les deux. Ensemble. À quelques mètres l’un de l’autre. Ils vont se doubler !
Ils jouent le jeu des spectateurs que nous sommes et ils donnent tout pour le spectacle de ce dépassement, un immense sourire aux lèvres.
Et là, quelque chose change. Ils prennent un plaisir de dingue.
Et toi aussi.
C’est fou. Tu te transformes à leur passage, à leur joie de se dépasser, à leur bonheur visible d’être là ensemble, au plaisir qu’ils prennent. Et sans que tu puisses contrôler quoi que ce soit, tu trouves ça génial. Magique. Leur plaisir visible te met en joie, de cette joie qui transporte.
Tu ne penses plus à la logistique. Tu ne penses plus aux photos, aux maisons, aux pique-niques, à la chaleur, aux trois heures à piétiner. Tu ne penses plus à rien, sauf à ton bonheur de les voir ensemble.
Tu n’avais pas prévu ce moment, tu n’avais même pas imaginé pouvoir ressentir ça ce week-end, tu n’avais vu que la routine, l’habitude. Tout ce que tu connaissais déjà. Tu n’avais pas vu qu’au milieu de tout cela, il pouvait encore y avoir une surprise.
Ils passent vite, très vite.
Et une fois qu’ils ont disparu de ton champ de vision, une autre pensée arrive. Qu’est-ce que tu as fait, en tant que parent, pour qu’ils aient cette complicité magique ? Y es-tu vraiment pour quelque chose ? La faible différence d’âge ? Le fait qu’ils soient du même sexe ? L’éducation ? Ou bien cette complicité s’est-elle construite malgré toi, ailleurs, entre eux ?
Questionnement infini. Joie de maman.


